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Ceux qui faisaient tourner l'église
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Histoire

Ceux qui faisaient tourner l'église


Petit inventaire des métiers qu'un algorithme n'aurait jamais pu remplacer — et qui ont quand même disparu


« Je crois que je suis fait pour être suisse d'église », annonce Gogo, un beau matin, en admirant une gravure du costume d'apparat. « Le bicorne, la canne à pommeau, la traîne rouge... j'aurais fière allure pour faire régner l'ordre pendant les processions. » Kanine ne lève même pas les yeux de son missel. « Le suisse d'église n'existe plus depuis un siècle, Gogo. Comme le sacristain, le bedeau et la chaisière. On appelle ça le progrès. Ou l'oubli. C'est selon l'humeur du jour. »


Kanine n'a pas tort, et l'époque lui donne même une résonance particulière : à l'heure où l'on nous promet que l'intelligence artificielle va rebattre les cartes de bien des métiers, il n'est pas inutile de se rappeler qu'une institution vieille de deux mille ans a déjà vécu, en silence et sans algorithme, sa propre révolution de l'emploi.


Un personnel pléthorique, jusqu'à la veille de 1914


Du Moyen Âge jusqu'à la Première Guerre mondiale, l'église Notre-Dame-de-Pitié du Croisic fonctionnait comme une petite entreprise, avec son organigramme et ses corps de métiers bien distincts. Le curé présidait, mais il ne faisait à peu près rien seul : autour de lui gravitait tout un personnel laïc, hommes et femmes, dont le nombre variait selon la taille de la paroisse. Chacun avait sa spécialité, ses prérogatives, et parfois même ses revenus propres.


Le sacristain, gestionnaire du stock


Le sacristain avait la charge de la préparation et du rangement des ornements liturgiques, des hosties, du vin de messe, jusqu'au linge d'autel et aux cierges. En langage moderne, on dirait qu'il tenait l'inventaire et la logistique du lieu — un poste de gestionnaire de stock avant l'heure, sans tableur mais avec une bonne mémoire des placards.


Le bedeau, l'homme à tout faire


Le bedeau, lui, s'occupait surtout de l'entretien du bâtiment et de la préparation aux offices. Un poste généraliste, où l'on faisait un peu de tout, du service après-vente version paroissiale.


Le suisse, l'autorité en costume


Le suisse d'église, celui dont rêve Gogo, avait des fonctions multiples mais restait avant tout un homme d'apparat. Pendant les processions, il précédait le clergé, dégageait la voie, protégeait la croix et le Saint-Sacrement, et faisait régner l'ordre — un costume coloré lui conférait autorité et dignité. On pourrait le décrire aujourd'hui comme un service d'ordre à lui tout seul, en habit de gala.


La chaisière, propriétaire d'un droit oublié


Le métier le plus inattendu reste sans doute celui de chaisière, ou loueuse de chaises. À une époque où les chaises appartenaient à l'église, la chaisière plaçait les paroissiens et pouvait percevoir un droit de louage pour ce service. Un métier entièrement disparu avec la simple généralisation du mobilier fixe — la chaisière n'a pas été remplacée par une machine, elle a été remplacée par une vis et un boulon.


Sonneurs de cloches, maîtres d'école, chantres


D'autres tâches se répartissaient encore : les sonneurs de cloches ponctuaient les grands moments de la vie chrétienne, parfois assurés par le bedeau ou le sacristain lui-même ; les maîtres d'école confiaient le catéchisme aux enfants, l'enseignement se confondant alors avec la scolarisation ; les chantres et musiciens assuraient le chant liturgique, avec des répétitions et, dès 1794, un orgue attesté par un inventaire local.


Ce qui a vraiment tué ces métiers


Aucun de ces métiers n'a disparu à cause d'une machine qui aurait fait le travail plus vite. Ils se sont éteints parce que la société qui les avait rendus nécessaires — celle où l'église rythmait chaque semaine, où l'on payait pour sa chaise, où l'ordre public passait par un homme en costume à plumet — s'est simplement transformée ailleurs. Le suisse d'église n'a pas été licencié par un logiciel : il a été licencié par le calendrier.

C'est peut-être la vraie leçon à tirer de cet inventaire, à l'heure où l'on s'inquiète — à raison — de ce que l'intelligence artificielle va changer dans nos métiers. Certains emplois disparaissent parce qu'on les automatise. D'autres disparaissent simplement parce que le monde qui les rendait indispensables a cessé d'exister. Et sur ce point-là, aucun algorithme n'y est pour grand-chose : c'est nous qui, collectivement, avons cessé de louer nos chaises.

Kanine referme son missel. « Tu vois, Gogo, le vrai risque n'est pas de perdre ton métier. C'est de perdre le monde qui le rendait utile. » Gogo hoche la tête, pensif, avant de demander si on peut au moins lui trouver le bicorne pour la prochaine fête de la mer.


Illustration générée par Adobe Firefly sur prompt de Stéphane Nédélec

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