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Le divorce de Batz
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Histoire

Le divorce de Batz

Comment Le Croisic a mis dix-huit mois — et un peu de mauvaise foi — à obtenir sa propre église


Hier soir, les Nuits Salines ont vidé les terrasses croisicaises au profit de Batz-sur-Mer. Rien de nouveau sous le soleil de la presqu'île : il y a deux siècles et demi déjà, Batz retenait Le Croisic sous sa coupe, et Le Croisic rongeait son frein. Racontons cette histoire de couple qui a fini par se séparer — sur le papier, en tout cas.


Un mariage arrangé sous le nom de l'autre


Jusqu'en 1763, Le Croisic n'existe pas religieusement. Enfin si, bien sûr, on y prie, on y baptise, on y enterre — mais tout cela se passe administrativement sous le nom de Batz. Croisic, Batz et Le Pouliguen forment alors une seule et même paroisse, et c'est Batz qui a son nom sur la boîte aux lettres, chef-lieu paroissial et ecclésiastique de toute la presqu'île.

Car à la fin du XVe siècle, la cité s'est enrichie du commerce maritime, sa population a grossi, et elle s'est même offert une grande église — Notre-Dame-de-Pitié, capable d'accueillir un millier de fidèles, payée par les fidèles eux-mêmes et par une taxe sur le vin vendu au détail. Bref, Le Croisic avait déjà la cathédrale. Il ne lui manquait que le nom sur la porte.


Deux presqu'îles, deux économies, une seule sacristie


La dépendance n'avait rien d'un hasard administratif : elle recouvrait deux mondes qui se ressemblaient assez peu. À Batz, les paludiers vivent au rythme des marais salants, façonnent le sel à la main dans des hameaux presque intacts. Au Croisic, la bourgeoisie s'est organisée en petite république maritime, arme pour la pêche à la morue à Terre-Neuve, la sardine, le hareng, et même la course — le grand large plutôt que l'œillet salant. Deux économies, deux tempéraments, et pourtant un seul clocher faisait autorité sur les âmes des deux : celui de Batz.

Le comble de l'affaire, c'est que Le Croisic reconnaissait lui-même la supériorité architecturale du voisin dont il voulait se détacher. En 1680, quand le dôme de bois de son propre clocher menace de s'effondrer, la paroisse décide de le reconstruire en pierre de taille — et le modèle choisi n'est autre que celui de la tour de Batz, jugé digne d'être copié. Le Croisic a donc imité le clocher de sa tutelle plusieurs décennies avant de s'en affranchir. On ne saurait mieux illustrer une relation d'emprise : on rêve de s'émanciper, mais on continue de recopier les devoirs du grand frère.


Les intérêts d'abord, l'amour-propre ensuite (ou l'inverse)


L'exposition à la Maison du Patrimoine résume la situation avec une franchise désarmante : les Croisicais avaient de brillantes fêtes, un clergé nombreux, des pardons et des indulgences pour leurs six chapelles, et même le curé habitait chez eux. Mais officiellement, ils restaient dans la dépendance de Batz. Et ça, pour des gens qui avaient déjà payé leur église de leur poche — et copié le clocher du voisin par-dessus le marché —, c'était difficile à avaler.

La formule employée à l'époque ne triche pas sur les priorités : leur amour-propre, leurs intérêts en souffraient. Dans cet ordre précis. On appréciera la lucidité.


Dix-huit mois de procédure pour un totebag brodé « Le Croisic, paroisse indépendante »


Les Croisicais engagent alors une procédure devant l'officialité — le tribunal ecclésiastique de l'époque — pour obtenir leur propre paroisse. Dix-huit mois de patience administrative plus tard, la sentence tombe en leur faveur : en mai 1763, un décret de l'évêque prononce l'érection de l'église du Croisic en paroisse à part entière. René Cavaro, issu d'une vieille famille croisicaise, en devient le premier recteur.

Le Croisic peut enfin poser son propre nom sur la porte. Il installe même une petite administration à sa mesure : huit prêtres de chœur, en plus du curé et du vicaire — pour une ville qui, quelques décennies plus tôt, empruntait encore celui de sa voisine et le dessin de son clocher.

Le Croisic n'a d'ailleurs pas inventé grand-chose : quand Le Pouliguen se détachera à son tour de Batz-sur-Mer, ce sera en 1854, presque un siècle plus tard. Décidément, on ne quitte Batz qu'un par un, et jamais pressé.


Ce qu'il reste du divorce


Rien de spectaculaire, en apparence : une date, mai 1763, et un nom, René Cavaro, qu'on croise aujourd'hui sur un panneau d'exposition plutôt que dans les conversations de comptoir. Mais l'histoire dit quelque chose de très croisicais : ici, on ne demande pas l'indépendance par idéologie. On la demande parce qu'on a déjà payé l'église — et copié le clocher —, et qu'il serait temps que ça se voie sur le papier.

Et hier soir encore, pendant que Batz-sur-Mer faisait chanter ses Nuits Salines à guichets ouverts, les terrasses du Croisic, elles, avaient un petit air de dimanche 1762. Deux siècles et demi après le divorce, on dirait que le grand frère sait encore, de temps en temps, vider la salle des fêtes du cadet.

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