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Les Salines du Croisic
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Histoire

Les Salines du Croisic

Du Sel, des Crevettes et des Hommes


Chronique de notre pointe bretonne qui a fait sa sauce depuis le 15ème siècle

Ah, Le Croisic ! Cette pointe de la Presqu'île guérandaise qui pointe fièrement vers l'Atlantique comme pour dire à l'océan : "T'as beau souffler, on fait du sel ici depuis 600 ans, et on compte bien continuer." Sauf qu'on ne continue plus vraiment. Mais n'allons pas trop vite.


L'Origine : Quand les Bretons Décidèrent de Manger Salé

Tout commence au 15ème siècle, sur d'anciens étangs littoraux progressivement coupés de la mer par des cordons dunaires. En gros, la géographie bretonne a fait une bêtise, et les hommes en ont fait un business. C'est ça, l'entrepreneuriat.

La Saline de Saint-Goustan — qui tient son nom d'une chapelle dédiée au saint du même nom, ce qui est quand même la façon la plus logique de nommer une chapelle — doit son existence à deux Guérandais du nom de Jacques de Musuilhac et Jehan Le Pennec, postérieurement à 1458. On imagine la scène :


— Jehan, je regardais ce bout de marais inutile… — Oui, Jacques ? — Et si on y mettait du sel ? — Du sel… dans un marais salant ? — Exactement. — Génie.

Quant à la Saline du Castouillet, son initiative revient à une certaine Jeanne de Carné, dame de Soursac, veuve Gilles Le Gentil. Oui, son mari s'appelait Le Gentil. Oui, elle était veuve. On ne fera aucun commentaire.


Le 19ème Siècle : L'Ère des Hommes d'Affaires et des Carrières Illégales

À la fin du 19ème siècle, un certain Augustin Maillard, négociant en sel et sénateur-maire du Croisic — parce qu'il ne faisait visiblement pas les choses à moitié — décide d'ouvrir des carrières dans les anciennes pâtures voisines pour en extraire des pierres afin de "talusser la vasière".

Dit comme ça, ça semble très technique. En réalité, il pillait les pâtures du voisin pour consolider ses marais. Mais comme il était sénateur, personne n'a rien dit.


Le 20ème Siècle : La Grande Valse des Propriétaires

Le début du 20ème siècle voit débarquer un certain Macé — prénom inconnu, mystère entier — qui abaisse les trémets et fait venir sa famille depuis Saillé. Son notaire, Du Marsais, fait bâtir "La Paladière" et monter un magasin à sel. On sent que tout ce petit monde se donnait des airs.

Puis arrive la Première Guerre Mondiale, et avec elle des Américains qui installent une base d'hydravions au Croisic. La saline devient donc voisine d'un aéroport aquatique allié. L'Histoire est parfois plus surréaliste que la fiction.

Ensuite, les frères Lehuédé-Bijou — nom de famille qui sonne comme une bijouterie bretonne — coulent des prises d'eau en béton appelées "kamladures". Mot breton magnifique que vous pouvez placer sans honte lors de votre prochain dîner en ville.

Puis Joseph Pedron rachète le tout en 1961. Brave homme.


La Route Littorale : Ennemie Jurée du Paludier

Dans un retournement de situation digne d'un roman de gare, une nouvelle route littorale — programmée avant la remise en production, précise-t-on avec une ironie toute administrative — fait perdre 2 hectares de vasière.

Joseph Pedron est donc contraint de revoir tout son circuit d'eau et de réduire ses œillets de 112 à 75. Pour ceux qui ne le savent pas, les œillets dans les marais salants n'ont rien à voir avec des fleurs ni avec des trous de ceinture. Ce sont des bassins de récolte. La langue française est décidément pleine de surprises.


Le Sel de Saint-Goustan : Beau mais Compliqué

On pourrait croire que faire du sel en bord de mer, c'est simple. La mer. Le soleil. Le vent. Et hop, du sel.

Que nenni.

Le sel de Saint-Goustan se récolte sur "un maigre substrat argileux, mêlé de gravier et de tourbe littorale". En d'autres termes, le sol est une catastrophe. Le sel en ressort brunâtre, ce qui ne plaisait guère aux commerciaux d'après-guerre habitués à vendre de la morue salée et du foin conservé. Eh oui : avant 1945, les débouchés de la saline incluaient le salage du foin. On salait le foin. On ne le dira jamais assez.


L'Artémia Salina : La Star Inattendue du Marais

Face aux difficultés économiques, notre héroïque saline se reconvertit dans l'aquaculture et plus précisément dans l'élevage de l'Artémia salina — une variété de crustacés halophytes, c'est-à-dire qui adorent le sel comme un Breton adore le beurre.

Cette minuscule crevette d'eau saturée devient la nouvelle raison d'être de Saint-Goustan. La saline qui nourrissait des morues se met à élever des créatures microscopiques. C'est ce qu'on appelle la diversification.


Le Kan : Le Tunnel Secret de Saint-Goustan

Cerise sur le kouign-amann : la Saline Saint-Goustan est alimentée par un ouvrage d'art absolument unique — un "kan", c'est-à-dire un canal souterrain qui relie le marais à la mer en traversant le massif dunaire.

Ce tunnel, haut de 2,20 mètres, large de 1,25 mètre, monté en pierres de taille et couvert de dalles épaisses, atteignait en 1848 une longueur totale de 37 mètres. Il est signalé pour la première fois dans un acte de 1527 — comme en réparation, ce qui signifie qu'il existait déjà avant, probablement construit entre 1448 et 1495.

Un tunnel secret sous les dunes de Bretagne, vieux de plus de 500 ans, qui relie la mer à des bassins salants. Si Indiana Jones avait su, il aurait posé son fouet et demandé une résidence secondaire au Croisic.


La Fin : L'Été 1988 et le Dernier Grain de Sel

Et puis vint l'été 1988. Les dernières prises de sel furent effectuées à Saint-Goustan. Après des siècles de production, de reconversions, de routes littorale mal placées, de sénateurs-carriers, d'Américains en hydravion et de crevettes philosophiques, la tradition saunière du Croisic s'éteignit doucement.

Mais qu'on se rassure : les marais sont toujours là, les dunaires aussi, le kan somnole sous les sables, et les touristes viennent chaque été photographier des panneaux bleus devant des citrouilles.

Comme quoi, la mer donne, la mer reprend, et la Bretagne, elle, raconte.



Sources : les panneaux bleus du Croisic, quelques citrouilles témoins, et l'esprit indestructible des paludiers guérandais.



Illustration générée par Adobe Firefly sur prompt de Stéphane Nédélec

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