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Le cavalier de la procession
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Histoire

Le cavalier de la procession

Portrait de Daniel Jollan, sieur des Roches, qui avait fait du dérangement une seconde profession


Dimanche 3 mai 1626, entre cinq et six heures du soir. La procession revient de la chapelle du Crucifix, où l'on vient de gagner le pardon de l'indulgence plénière. Le Saint-Sacrement avance sous son dais, porté par quatre notables, entouré de prêtres qui chantent, suivi de la moitié de la ville — hommes, femmes, marchands de passage, enfants et écoliers. Au coin d'un jardin, près de la maison qui appartenait autrefois aux Moysans, un cavalier surgit sans prévenir. Chapeau vissé sur la tête, une main menaçante, il traverse la foule et le cortège avec une hâte qui n'a rien d'un malentendu. Le vicaire perpétuel Ricordel, témoin de la scène, notera froidement dans son rapport que ce n'est pas la première fois qu'il voit cet homme faire ce genre d'esclandre.


Un avocat, pas un inconnu


L'homme qui traverse la procession n'est pas un provocateur de passage. Il s'appelle Daniel Jollan, dit sieur des Roches, avocat de son état, et il fait partie d'une famille bien connue dans le pays guérandais — les Jollan des Roches, protestants depuis deux générations au moins. Daniel lui-même a été baptisé en octobre 1574 à Piriac, lors d'une assemblée protestante secrète tenue au château de Camzillon : le pasteur qui célèbre ce baptême, un certain Perruquet, était alors réfugié en Angleterre depuis les massacres de la Saint-Barthélemy, deux ans plus tôt, et n'était revenu que pour cette seule cérémonie. Autant dire que la foi réformée, chez les Jollan, ne relève pas d'un engouement récent.

Daniel Jollan épousera par la suite la sœur de René Gentilhomme, seigneur de Lespine — une autre famille protestante du Croisic, propriétaire du manoir de Kervaudu. Les Jollan des Roches figurent d'ailleurs, aux côtés des du Bouays de Baulac (seigneurs de Careil) et des Tournemine, parmi les toutes premières familles nobles de la région à avoir adopté la Réforme, dès le milieu du XVIe siècle. Daniel Jollan n'est donc pas un marginal religieux : c'est un notable, avocat de profession, solidement inséré dans le réseau protestant qui tenait alors une partie de l'aristocratie locale.


Un délit sur mesure


Reste la scène elle-même, telle que le vicaire Ricordel la consigne dans son procès-verbal — un document rédigé, précise-t-il, pour servir de preuve en justice si besoin. Jollan a traversé le cortège « assez furieusement », entre la croix et la bannière qui précédaient le Saint-Sacrement, au milieu de la jeunesse et des écoliers de la ville. Il portait la tête couverte — un manque de respect en soi, dans ce contexte — et montrait des signes de colère, une main levée en menace. Le trouble causé à l'ordre de la procession n'a, semble-t-il, choqué personne à moitié : le document est cosigné par pas moins de sept autres prêtres, présents ce jour-là comme témoins.

Le plus révélateur tient dans une phrase presque administrative : Ricordel note que Jollan est coutumier de ce genre d'esclandre, et qu'il l'a déjà vu faire la même chose lors de deux autres processions. Ce n'était donc pas un accès de colère isolé, mais une habitude assumée — un homme qui, dimanche après dimanche ou presque, choisissait délibérément son moment pour perturber, à cheval, le rituel le plus solennel du calendrier catholique local.


Un geste, ou une tactique ?


On ignore ce que Daniel Jollan cherchait précisément à obtenir par ces interruptions répétées. Rien dans les archives ne permet de trancher s'il s'agissait d'une provocation calculée — une manière d'affirmer, en plein espace public, que la religion réformée refusait de s'effacer devant le cortège catholique — ou simplement d'un homme au tempérament ombrageux qui ne supportait pas de voir la rue lui être fermée sur ordre du clergé. Les deux lectures ne s'excluent d'ailleurs pas.

Ce qui est certain, c'est que la réponse de l'Église fut, elle, parfaitement calculée : un procès-verbal en bonne et due forme, daté, signé par huit témoins ecclésiastiques, rédigé explicitement pour appuyer une action en justice future. Que cette action ait eu lieu, et avec quel résultat, reste — comme souvent avec les archives croisicaises de cette période — une question sans réponse connue à ce jour.


Ce que raconte vraiment cet épisode



L'incident de 1626 n'est qu'un instantané, mais il dit quelque chose de la tension qui traversait alors Le Croisic : les protestants n'y étaient ni des marginaux ni des étrangers, mais des notables bien installés — avocats, seigneurs, familles alliées aux plus grands noms de la ville — qui vivaient, priaient et, à l'occasion, provoquaient au grand jour, sur les mêmes places que leurs voisins catholiques. La cohabitation n'avait rien de paisible, mais elle se jouait en pleine lumière, un dimanche après-midi, sous les yeux de toute la ville et d'un vicaire qui prenait soigneusement des notes.


Illustration générée par Adobe Firefly sur prompt de Stéphane Nédélec

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