À Penn Avel, le moulin regarde l'horizon
Penn Avel, côté terre : le parc qui tourne le dos à la mer pour mieux l'écouter
Premier volet de notre série en trois épisodes consacrée au parc de Penn Avel. Aujourd'hui : la terre, ses murs, ses arbres venus du Midi et son moulin ressuscité. Prochains épisodes : côté mer, puis côté demain.
Soyons honnêtes : quand vient l'heure de la pause fraîcheur au Croisic, entre la salle Jeanne d'Arc et le parc de Penn Avel, il n'y a pas d'hésitation possible. D'un côté, du béton dévoué mais sans conversation. De l'autre, neuf hectares d'ombre, des chênes verts qui bruissent et un moulin qui vous regarde passer avec la placidité d'un retraité de 185 ans. Le match est plié avant l'échauffement.
Il y a donc, sur la côte sud du Croisic, près de la baie de Jumel, un parc entièrement clos de murs dont le nom breton dit tout et son contraire : Penn Avel, la tête au vent. Or c'est précisément pour se protéger du vent qu'on a bâti ces murs. Penn Avel est un paradoxe enclos : un morceau de Méditerranée planté face à l'Atlantique, une propriété de riches devenue jardin de tous, un parc qui semble bouder le large alors qu'il n'a jamais cessé de l'écouter. Nous y reviendrons — au sens propre, en trois épisodes.
Une folie balnéaire créée de toutes pièces
À la fin du XIXe siècle, il n'y a ici que des landes et des terres agricoles, c'est-à-dire du vent en libre-service et des ajoncs qui piquent. C'est le moment que choisit la famille Levesque-Panneton, riche dynastie nantaise, pour y créer de toutes pièces sa villégiature d'été : deux villas, des dépendances, et surtout un parc planté avec l'entêtement de gens qui ont décidé que la géographie avait tort. Chênes verts et chênes chevelus, arbousiers, pins d'Alep : on a fait venir le Midi par correspondance, et — c'est le plus vexant pour la météo locale — il a pris. Derrière les murs de pierre qui cassent les embruns, ce petit bois méditerranéen prospère depuis cent quarante ans avec l'aplomb d'un vacancier qui aurait oublié de repartir.
Le XXe siècle offre ensuite au domaine un générique digne d'un téléfilm en costumes. La propriété passe entre les mains de la duchesse de Montemart, puis de la comtesse Costa de Beauregard — Penn Avel ne descend jamais sous le rang de comtesse, question de standing. Les sœurs de Saint-Vincent de Paul, elles, utilisent le bâtiment central comme cabine de plage : c'est là qu'elles se changent avant d'aller prendre leurs bains de mer. L'Histoire n'a hélas pas conservé d'image de ce cortège de cornettes descendant vers la baie de Jumel, et c'est l'une des grandes lacunes du patrimoine photographique français.
Puis la guerre passe, et abîme tout. La propriété meurtrie se reconvertit en colonie de vacances : les mondanités cèdent la place aux genoux couronnés, ce qui, pour un parc, n'est pas déchoir — c'est rajeunir.
1977 : le sauvetage (ou comment Penn Avel a échappé aux peignoirs)
Dans la seconde moitié du XXe siècle, la pression immobilière dévore le littoral avec l'appétit d'un goéland sur un cornet de frites. Les grands parcs d'autrefois disparaissent un à un, découpés en lotissements aux noms de lotissements. Penn Avel aurait pu suivre : un projet de centre de thalassothérapie a bel et bien rôdé autour du domaine. Imaginez : là où les sœurs se changeaient pour la baignade, des curistes en peignoir éponge. Le progrès a de ces idées.
C'est l'action foncière du Conservatoire du littoral, en lien avec le Département, qui écarte le projet. Le Conservatoire acquiert le domaine en 1977 — séduit par cette « rare coupe végétale » du littoral atlantique, formule administrative qui est presque un alexandrin — et, après rénovation, ouvre le parc au public en 1979. La gestion quotidienne revient à la Ville du Croisic, qui s'en acquitte encore. Bilan, quarante-sept ans plus tard : là où l'on aurait pu vendre des enveloppements d'algues, on distribue gratuitement de l'ombre. Il faut parfois féliciter l'administration.
Le moulin de la Providence, ou la première machine à vent
Au fond du parc, côté salle des sports, se dresse le dernier moulin du Croisic encore à son emplacement d'origine : le moulin de la Providence, achevé en 1841 par le meunier Jean Baholet. La presqu'île en comptait autrefois toute une escadre, plantée sur les hauteurs battues par le vent — la « place des moulins » en garde le nom comme on garde la photo d'un ex. Presque tous furent désaffectés puis démolis entre 1884 et 1900, la vapeur ayant gagné le match.
Celui-ci survécut par l'ironie la plus pure : désaffecté, il fut racheté par Jules Levesque, le maître de Penn Avel, qui le transforma… en remise. Le fier capteur d'énergie éolienne, rétrogradé au rang de débarras à râteaux, se laissa lentement avaler par la végétation, en attendant des jours meilleurs. Ils vinrent : la Société des Amis du Croisic le ressuscita, et depuis juin 2014 ses ailes toutes neuves tournent à nouveau dans le ciel croisicais. L'association le fait visiter les dimanches d'été — le moulin, bon prince, ne rappelle jamais l'épisode de la remise.
Retenons ce détail, car il servira dans la suite de notre série : en 1841, à Penn Avel, on capturait déjà l'énergie du vent. Le moulin ne le sait pas encore, mais il a fait des petits. Des très, très gros petits.
La tête au vent, les pieds dans l'eau
Voilà pour la terre : un parc-paradoxe, méditerranéen d'essences et atlantique de cœur, sauvé des peignoirs par un établissement public bien inspiré, où un moulin restauré rappelle que le vent d'ici a toujours été une richesse qu'on moissonne.
Mais Penn Avel cache autre chose. Dans l'une de ses villas rénovées, des chercheurs scrutent des écrans où défilent des données venues de très loin au large. Sous l'estran de la côte sauvage, à quelques pas des promeneurs qui n'en savent rien, court un câble enfoui reliant le parc à un carré d'océan d'un kilomètre carré, à vingt kilomètres de là. Le vieux moulin a une descendance, et elle flotte.
C'est l'objet du deuxième volet : Penn Avel, côté mer.
Illustration générée par Adobe Firefly sur prompt de Stéphane Nédélec