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La littérature, ça se lit mieux quand on entend les vagues
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La littérature, ça se lit mieux quand on entend les vagues

En île : quand Le Croisic décide de faire bande à part (et a bien raison)


Cette année, aux Mots Salés, le prix littéraire de la presqu'île de Guérande, quelque chose d'extraordinaire s'est produit. Pendant que le reste des communes votait sagement pour Traverser les montagnes et venir naître ici de Marie Pavlenko, les habitants du Croisic, eux, ont regardé le bulletin de vote, ont regardé l'horizon, ont regardé leur île — leur vraie petite île, reliée à la terre ferme par un fil de bitume entre deux étendues d'eau — et ont coché En île de Karine Parquet.

Avec la sérénité tranquille de gens qui savent exactement ce qu'ils font.


Les deux livres, ou : l'eau contre la montagne

Soyons justes avec les deux romans cités, car ils le méritent amplement.

Traverser les montagnes et venir naître ici raconte deux destins de femmes. Astrid, qui a tout perdu, achète sans l'avoir visitée une maison isolée dans le Mercantour. Soraya, elle, fuit la Syrie et traverse la montagne clandestinement, une vie qu'elle n'a pas choisie grandissant dans son ventre. Le roman donne une voix à ceux qu'on réduit trop souvent au silence — migrants et femmes — et explore le lien de sororité qui se tisse entre deux êtres détruits par la vie. C'est beau. C'est fort. C'est nécessaire. On comprend parfaitement que la presqu'île entière en soit tombée amoureuse.


Mais voilà. En île de Karine Parquet nous transporte à Belle-Île-en-Mer en 1934. Ida est contremaîtresse dans une conserverie. Erik est détenu dans la colonie pénitentiaire pour mineurs de l'île. Tous deux enfermés, tous deux victimes de violences, tous deux résignés — jusqu'à cette nuit d'août qui fera voler en éclats un destin qui semblait, pour l'un et l'autre, déjà tracé. L'espace insulaire, a priori délimité et clos, devient le théâtre d'une introspection sans issue — un huis clos qui enserre les destins croisés d'Ida et d'Erik, pris dans les filets de routines aliénantes et de désirs d'évasion qui se heurtent aux frontières de l'île.


Une question de géographie intérieure

Demander à un habitant du Croisic de voter pour un livre sur la montagne, c'est un peu comme demander à un chamois de choisir son roman préféré parmi une sélection de récits de plongée sous-marine. Techniquement possible. Humainement douteux.

Le Croisic est une presqu'île dans la presqu'île. Une île qui ne dit pas son nom. Ses habitants se lèvent le matin avec de l'eau des deux côtés. Ils connaissent intimement ce sentiment d'être contenu, cerné, défini par l'eau. Et quand Karine Parquet écrit que sur l'île, on aime l'île de tout son être, on la défend, on la préserve, on la chérit — que tout s'ébroue au rythme des marées montantes et descendantes, que tout s'en va et revient — les Croisicais ont reconnu quelque chose. Pas avec la tête. Avec les pieds mouillés.


La colonie pénitentiaire pour mineurs, les femmes sardinières épuisées, le mari marin brutal, l'enfermement géographique doublé d'un enfermement social : une écriture puissante et originale, rugueuse et brute comme la mer elle-même. Voilà un roman qui ne sent pas le pin sylvestre des alpages, mais le sel, le poisson, et la tempête qui arrive.


La sagesse de ceux qui lisent avec leurs bottes dans l'eau

Il y a une forme de génie discret dans ce vote dissident. En île est une ode à la liberté, à la poursuite de ses rêves, à l'amour — portée par des êtres touchants et terriblement humains, balayée par les embruns de Belle-Île. Les habitants du Croisic n'ont pas voté contre Marie Pavlenko. Ils ont voté pour eux-mêmes.


Un palmarès avec du sel — c'est le minimum syndical

Les Mots Salés ont donc, cette année, un double lauréat si on se place du point de vue croisicais. Ce n'est pas un bug, c'est une richesse. Deux romans, deux univers, deux façons d'être enfermé et de tenter de s'en échapper — l'une par les cimes, l'autre par les flots.

Et si l'on réfléchit bien, les deux livres racontent finalement la même chose : des êtres fracassés par la vie qui trouvent, contre toute attente, une main tendue. Une montagne à traverser. Une île à quitter. Ou à aimer si fort qu'on finit par s'en évader quand même.

Bravo au Croisic. Bravo à En île. Et longue vie aux lecteurs qui votent avec leurs bottes dans l'eau.


Les Mots Salés, prix littéraire des médiathèques de la presqu'île de Guérande — parce que la littérature, ça se lit mieux quand on entend les vagues.


Illustration générée par Adobe Firefly sur prompt de Stéphane Nédélec

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