La fête de la langoustine Place Dinan
Compte-Rendu officiel d'un événement qui a failli bien se passer
Chronique d'une journée festive, d'une serveuse à bout de nerfs et d'un goéland qui ne comprend pas ce que "réservé à ceux qui ont réservé" veut dire
Le Croisic, Place Dinan · Édition annuelle · Correspondant sur place : quelqu'un qui a eu peur
La fête de la langoustine s'est tenue place Dinan dans une ambiance chaleureuse, musicale et globalement maîtrisée. Globalement. Il y a eu un incident. Plusieurs témoins ont préféré ne pas donner leur nom.
Le décor : Tout était parfait. Au début.
La place Dinan avait revêtu ses habits de fête avec ce sérieux breton qui force le respect. Chapiteaux blancs impeccables, tables en bois alignées comme pour une inspection militaire, verres à vin disposés avec une précision suisse. Des musiciens égrenaient des airs traditionnels (?) avec la concentration de gens qui savent qu'ils sont photographiés.
La nouvelle architecture de la place faisait ce qu'elle sait désormais faire : être belle sans forcer, dans ce granit crème qui donne aux photos un air de carte postale légèrement anachronique. Les tilleuls bruissaient doucement. Le ciel était d'un bleu de circonstance, la canicule derrière nous.
Tout allait bien. La langoustine allait être célébrée dans la dignité.
Les musiciens, les verres, et un sentiment de fausse sécurité
Les festivités avaient démarré sans encombre. Le public s'installait. Les bénévoles couraient avec des plateaux. Les musiciens attaquaient un morceau de leur cru d'une belle vigueur. Quelques verres de muscadet avaient commencé à circuler — ce muscadet du pays qui, comme chacun sait, n'est jamais vraiment le premier.
Kanine — appelons-la Kanine, c'est son nom et elle a l'habitude — assurait le service avec cette efficacité terrifiante qui lui est propre. Tablier marine, chignon impeccable, regard de quelqu'un qui a déjà tout vu mais qui garde quand même espoir. Elle avait dressé ses tables. Elle avait compté ses verres. Elle avait vérifié deux fois.
C'était une erreur de se croire en sécurité.
L'entrée en scène
Personne ne l'a vu arriver.
Enfin, si. Le sonneur de bombarde l'a vu. Il a continué à jouer, mais son regard a changé. La dame aux crêpes du coin de la place l'a vu aussi — on le sait parce qu'elle a posé sa spatule très lentement, comme au ralenti. Quelques enfants ont pointé du doigt, ce qui n'est pas poli mais était dans ce cas parfaitement justifié.
Gogo avait décidé d'assister à la fête de la langoustine.
Béret noir vissé sur le crâne, marinière rayée, sabots en bois claquant sur les pavés de la place — il est arrivé en trottinant entre les tables avec l'air de quelqu'un qui a une invitation et qui la trouverait si on lui laissait cinq minutes. Il a renversé un verre en passant. Accidentellement, il a tenu à le préciser plus tard. Il s'est arrêté au milieu de la piste, a regardé autour de lui avec satisfaction, et a ouvert le bec pour dire quelque chose qu'on n'a pas pu entendre par-dessus la bombarde.
Ce qui est certain, c'est que la bombarde s'est arrêtée.
La réaction de Kanine
Il serait inexact de dire que Kanine a perdu son calme. Elle n'a jamais eu de calme à perdre dans ces situations. Ce qu'elle a perdu, c'est la patience résiduelle qu'elle conservait habituellement pour les cas de force majeure.
Elle a saisi ce qui lui tombait sous la main — une marinière rayée qui traînait là, dont personne ne saura jamais vraiment l'origine — et s'est lancée à la poursuite de Gogo dans un sprint que les témoins ont qualifié, unanimement, de « impressionnant pour quelqu'un en tablier ».
« Elle courait vite. Vraiment vite. Le goéland aussi, mais lui au moins il avait l'air d'y prendre du plaisir. » — Un musicien, sous couvert d'anonymat
La scène qui a suivi — deux silhouettes tournant autour des tables en terrasse, des verres vides qui tintent, des chaises qui se décalent, des spectateurs qui ne savent pas s'ils doivent intervenir ou applaudir — a duré environ quarante-cinq secondes. Quarante-cinq secondes qui ont paru beaucoup plus longues.
Les langoustines dans tout ça
Excellente question. les langoustines, objet officiel de la fête et principales concernées par l'événement,ont été servies en quantité, avec du beurre blanc, du pain de campagne et ce citron facultatif que tout le monde presse quand même. Les retours ont été unanimes : remarquable. La pêche locale avait été bonne, les cuissons parfaites, le muscadet à la hauteur de sa réputation.
La langoustine, contrairement à certains goélands, a parfaitement rempli son rôle.
Conclusion et bilan officiel
La fête s'est terminée dans la bonne humeur générale, comme chaque année. Les musiciens ont joué jusqu'à 13 heures comme prévu. Les tables ont été débarrassées dans l'ordre. Kanine a retrouvé tous ses verres — sauf un, officiellement « tombé tout seul ».
Gogo a été aperçu une dernière fois au fond de la place, près de la crêperie, en grande conversation avec le batteur. On ignore le sujet. On préfère ne pas savoir.
La place Dinan a repris son calme de pierre nouvelle, indifférente et majestueuse, comme si rien ne s'était passé.
Ce qui, pour la langoustine, est probablement la meilleure conclusion possible.
Photo générée par Adobe Firefly sur prompt de Stéphane Nédélec