Vivre d'humour et d'eau salée
Le traict vire au vert et c'est une bonne nouvelle
Retour aux articles
Pêche

Le traict vire au vert et c'est une bonne nouvelle

Le traict du Croisic vire au vert — et non, ce n'est pas la faute du voisin


Vous revenez de votre promenade digestive le long de la digue, l'œil vaguement tourné vers le traict, et soudain — la claque. Le fond de la baie est vert. Franchement vert. D'un vert qui interpelle, qui questionne, qui pourrait facilement alimenter un groupe WhatsApp de quartier pendant quarante-huit heures. Avant que la rumeur n'enfle et que quelqu'un n'appelle la mairie, voici ce qui se passe vraiment.


Ce n'est pas une algue. Enfin, pas exactement.

Permettez-nous d'introduire la zostère marine (Zostera marina pour les intimes, et pour ceux qui veulent briller au dîner). C'est une plante à fleurs — oui, une plante, avec des racines, des feuilles, des fleurs, le programme complet — qui a eu la très originale idée de s'installer sous l'eau plutôt que dans un pot sur votre rebord de fenêtre.

Elle ne fait pas de bruit, elle ne demande pas à être arrosée, et elle n'envoie pas de facture. En contrepartie, elle colonise discrètement les fonds vaseux du traict et, par grande marée basse, elle se révèle dans toute sa splendeur verdoyante, comme une star qui enlève enfin son manteau dans la pièce.

Ce qu'elle forme s'appelle un herbier. Une prairie sous-marine. Un tapis végétal d'une sophistication écologique que n'importe quelle pelouse anglaise devrait envier.


Mais pourquoi autant aujourd'hui ?

Bonne question. Plusieurs coupables :

La marée, d'abord, qui s'est retirée loin ce matin et a découvert des surfaces habituellement noyées. La zostère était là tout ce temps, elle attendait juste qu'on lui fasse de la place.

La saison, ensuite. Nous sommes en pleine croissance printanière-estivale. La zostère est en pleine forme, reposée, bien nourrie, motivée. Un peu comme vous après une semaine à La Baule — en mieux.

La lumière, enfin. Ce ciel changeant, ces éclaircies entre deux nuages de façade atlantique : parfait pour faire ressortir ce vert avec une intensité qui ferait pâlir d'envie un filtre Instagram.


Une plante qui a failli ne pas survivre au XXe siècle

La zostère n'a pas eu la vie facile. Dans les années 1930, une maladie fongique a décimé les herbiers de toute l'Europe atlantique avec une efficacité que même les promoteurs immobiliers n'auraient pas osé revendiquer. Puis les décennies suivantes ont ajouté pollution et turbidité au tableau déjà peu réjouissant.

Résultat : dans de nombreux estuaires et baies, la zostère a simplement plié bagages.

Son retour sur le traict du Croisic est donc une vraie bonne nouvelle écologique, même si on peut comprendre que ça soit moins facilement tweetable que l'arrivée d'un dauphin égaré dans le port.


Un écosystème à lui seul — et pas le moins ambitieux

Ne sous-estimez pas cette plante discrète. L'herbier de zostère est l'un des milieux les plus productifs de la planète, et il ne s'en vante même pas, ce qui force le respect :

  • Nurserie naturelle pour poissons et crevettes — le genre d'établissement où tout le monde veut naître
  • Refuge pour les hippocampes et les syngnathes, créatures improbables qui prouvent que l'évolution s'ennuie parfois
  • Garde-manger hivernal pour les bernaches et les canards siffleurs en vadrouille
  • Puits de carbone : à superficie égale, plus efficace qu'une forêt. La zostère séquestre le CO₂ sans en faire mention sur LinkedIn

Et en surface, hérons cendrés et aigrettes se baladent entre les touffes comme des clients indécis dans une épicerie fine. Spectacle inclus, sans supplément.


La chute, elle est dans votre assiette

La zostère elle-même n'est pas comestible — inutile de vous jeter dessus à marée basse avec votre panier. En revanche, les palourdes, les coques et les crevettes grises qui fréquentent ces herbiers, elles, le sont. Et comment.

Il y a quelque chose de vertigineux — ou de très appétissant, selon votre degré de philosophie — à l'idée que ce vert aperçu entre deux rafales depuis la digue est le premier maillon d'une chaîne qui mène directement à la criée du Croisic, puis à votre table.

La prochaine fois que vous commandez une assiette de fruits de mer, vous pouvez donc lever votre verre à la zostère. Elle ne sera pas là pour trinquer, mais elle appréciera le geste.

La presqu'île se porte bien. Et elle est meilleure avec un muscadet sur lie.


Crédit photo sans filtre : Stéphane Nédélec— traict du Croisic, mai 2026

Laisser un commentaire