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La muse bretonne - Episode 1/10
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Histoire

La muse bretonne - Episode 1/10

Un avocat qui plaide mal et rime pire (ou l'inverse)


Le Croisic, 4 octobre 1709.


Il faut se figurer la scène : une presqu'île battue par l'Atlantique, trois mille cinq cents âmes qui vivent de morue, de sel et de vent contraire, et, ce jour-là précisément, toute la ville entassée sous le clocher tout neuf de Notre-Dame-de-Pitié — cinquante-six mètres de granit fièrement dressés depuis peu contre le ciel breton — pour un événement qui ne se produit pas deux fois par siècle : la bénédiction de trois cloches.


On les a nommées comme on nomme des filles qu'on marie : Esther-Renée, Jeanne-Olive, Jeanne-Renée. Et pour la première d'entre elles, celle qui sonnera le plus fort et le plus longtemps, on est allé chercher comme parrain un notable dont la charge de marguillier autorise, ce jour-là, tous les airs importants : Paul Maillard des Forges, négociant, marguillier de la paroisse — il sera maire du Croisic dans trois ans —, homme qui a réussi dans le commerce du sel ce que son fils ne réussira jamais dans celui des alexandrins.

Ce fils, justement, est là, au premier rang, dix ans, col empesé, et déjà cette manie qu'ont les enfants trop tôt intelligents de tout regarder comme si c'était une matière à vers. Il s'appelle Paul, comme son père. On l'appellera plus tard Desforges-Maillard. Pour l'instant, il regarde Esther-Renée monter dans son clocher et n'imagine évidemment pas qu'un jour, lui aussi, il fera sonner toute une ville — toute une capitale, même — pour une cloche qui n'existe pas.


Passons vingt et un ans. Nous voici en 1730.

Paul Desforges-Maillard est avocat au parlement de Bretagne. C'est écrit sur son diplôme, en belles lettres latines, et c'est à peu près la seule chose qui le rattache encore à cette noble profession. Il plaide peu — on chuchote, place Dinan, là où s'élevait jadis le château avant que La Tremblaye ne le fasse raser, qu'on ne l'a jamais vu défendre une cause avec autant de flamme qu'un mauvais sonnet. Ce qui, au Croisic, n'est pas un mince défaut : ici, on vit de choses sérieuses. Du sel des marais voisins, qu'on charge sur les quais du Lénigo avant qu'il ne parte pour l'Irlande ou la Hollande. De la morue, surtout — chaque printemps, une douzaine de navires appareillent pour les bancs de Terre-Neuve, les cales pleines de sel et d'hommes serrés comme des harengs, pour ne revenir qu'à l'automne, la peau tannée et les poches, si Dieu et les Anglais le permettent, un peu remplies.

Dans cette ville-là, un poète est une bizarrerie qu'on tolère à peine, un peu comme on tolère le curé qui préfère le latin d'Ovide à celui du bréviaire. Le père Maillard des Forges avait rêvé, pour son fils, du commerce ou de la robe. Il a eu droit à un garçon qui préfère compter des pieds. Des pieds d'alexandrins, s'entend — et qui, faute de plaideurs à défendre, expédie ses vers à Paris, au Mercure de France, avec l'espoir un peu pathétique qu'on daigne les imprimer entre une ode à Louis XV et une recette de confiture.


On les imprime, d'ailleurs. Pas mal, même, pour un provincial. Mais voilà : le sieur de La Roque, qui dirige le Mercure, a le compliment avare et la plume mordante, et il ne se prive pas de le faire sentir à ce correspondant breton qu'il ne prend, visiblement, qu'à moitié au sérieux.

Desforges-Maillard, lui, se prend très au sérieux.

C'est ainsi que naissent les catastrophes littéraires : un homme vexé, une plume trop libre, et tout le loisir du monde pour y penser. Car au Croisic, en dehors de la messe à Notre-Dame-de-Pitié et des processions à la chapelle Saint-Goustan — où les femmes de marins vont prier quand la mer se fâche, ce qui, soit dit en passant, arrive souvent —, il ne se passe strictement rien qui puisse détourner un homme de sa rancune. Pas de spectacle, pas de salon, pas même un maître d'école digne de ce nom pour occuper les têtes : le conseil des bourgeois se lamente chaque année qu'il n'y a personne au Croisic capable de former convenablement les enfants, et le dernier régent en date, à ce qu'on raconte, tombe du mal caduc et ne fait la classe que deux heures le matin. Une ville où tout le monde s'ennuie et où tout le monde, par conséquent, sait tout sur tout le monde.

C'est dans cette ville-là, un soir de 1730, que Paul Desforges-Maillard, trente et un ans, brouillé avec le directeur du Mercure de France, a une idée.

Une de ces idées qu'on a la nuit, quand l'orgueil blessé se met à travailler plus vite que la raison.

Des années plus tard, devenu sage — ou du moins vieux —, il racontera lui-même la genèse de l'affaire avec un aplomb désarmant :


« Quand j'écrivis sous le nom de Mlle de Malcrais, je ne voulais tromper que l'auteur du Mercure avec lequel j'étais brouillé ; chacun prit la pilule et l'avala. »

Une petite ruse, donc. Une pilule à faire avaler à un seul homme, par vengeance de province.

Rien de plus.

Desforges-Maillard ne le sait pas encore, mais il vient de prononcer la phrase la plus optimiste de toute sa vie.

Car ce qu'il s'apprête à faire dans le secret de son cabinet, à deux pas des quais où l'on décharge le sel et sous l'ombre du même clocher qui a vu baptiser Esther-Renée vingt et un ans plus tôt, va bientôt être lu, commenté, encensé et courtisé par tout ce que Paris compte de beaux esprits — Voltaire compris. Une femme va naître de sa plume. Une femme qui n'a jamais existé, qui n'existera jamais, et qui va pourtant devenir, l'espace de quatre années, la coqueluche des salons littéraires français.

Elle s'appellera Mademoiselle de Malcrais de la Vigne.


Et au Croisic, entre deux marées, elle est sur le point de faire son entrée dans le monde.

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