Au Croisic, il y a un câble sous vos tongs et personne ne le sait
Penn Avel, côté mer : le passage secret sous vos pieds
Deuxième volet de notre série consacrée au parc de Penn Avel. Au premier épisode, nous avons laissé un moulin de 1841, un parc sauvé des peignoirs et une promesse : le vieux capteur de vent aurait une descendance, et elle flotterait. Il est temps de mouiller le maillot.
Reprenons où nous en étions. Vous vous promenez sur la côte sauvage, quelque part entre deux criques, en soupesant la grande question croisicaise du jour (marée montante ou descendante ?). Vous l'ignorez, mais sous vos semelles, enfoui sous environ deux mètres de sable et de sédiments, passe un câble électrique de haute tension. Il part de la côte, file droit vers le large sur une vingtaine de kilomètres, et va se brancher au fond de l'eau sur ce qui est, techniquement, une multiprise sous-marine géante. Le Croisic possède un passage secret, et personne ne fait la queue devant.
Le câble qui ne dérange personne
Ce câble d'exportation, posé en 2012, peut transporter jusqu'à 8 mégawatts. Son enfouissement profond a une vertu très concrète : au-dessus de lui, la vie continue exactement comme avant — pêche, plaisance, godille approximative, tout est permis. C'est probablement l'infrastructure énergétique la plus discrète de France : elle traverse l'une des côtes les plus photographiées de la région et n'apparaît sur aucune photo.
À son extrémité terrestre : une station électrique, et les villas de Penn Avel où des chercheurs veillent sur les données. À son extrémité marine : le SEM-REV, un carré d'océan d'un kilomètre carré réservé par l'État, balisé de bouées jaunes, par 33 mètres de fond. C'est le premier site d'essais en mer multi-technologies d'Europe raccordé au réseau électrique — dit autrement : le seul endroit du continent, à l'époque de sa création, où l'on pouvait brancher un prototype dans l'océan comme on branche un grille-pain, et voir ce que ça donne sur la facture.
Précisons le cadre de travail : dans ce coin d'Atlantique, l'hiver sert des vents à 150 km/h et des vagues de 14 mètres. C'est exactement pour cela qu'on a choisi l'endroit. On ne teste pas une machine de haute mer dans une baignoire ; on l'envoie chez nous, où l'océan se charge du contrôle qualité avec un zèle jamais démenti.
Floatgen, la petite-fille du moulin
Et c'est là qu'entre en scène la vedette. En 2018, remorquée depuis Saint-Nazaire par trois remorqueurs de haute mer, arrive sur zone la première éolienne en mer de France — toutes catégories confondues, posées comme flottantes. Elle s'appelle Floatgen, et en septembre 2018, ses premiers kilowattheures injectés sur le réseau national sont historiquement les premiers électrons français produits en mer. Ils sont passés par notre câble, sous les pieds des promeneurs de la côte sauvage, qui n'ont rien senti.
La bête mérite le portrait. Une turbine de 2 mégawatts perchée sur un mât de 60 mètres, des pales de 40 mètres, le tout posé non pas sur un pieu planté dans le fond, mais sur un anneau flottant en béton de 5 000 tonnes et de 36 mètres de côté — une invention française baptisée Damping Pool, qu'on pourrait traduire par « piscine qui calme », ce qui est un beau programme. L'ensemble tient en place grâce à six lignes d'ancrage en nylon de 22 centimètres de diamètre. Oui, du nylon : la petite-fille du moulin est retenue par du fil de pêche, dans une version qui ferait réfléchir un cachalot.
Et elle tient. En 2020, la tempête Alex lui a envoyé des vagues de près de 11 mètres ; elle a continué de produire comme si de rien n'était, alignant les records. À ce jour, elle a injecté plus de 33 gigawattheures sur le réseau, avec une disponibilité de plus de 92 % — une assiduité que bien des employés du tertiaire pourraient méditer.
Mais voici le détail qui donne à toute cette série son sens : Floatgen peut alimenter en électricité l'équivalent d'une ville de la taille… du Croisic. Relisez lentement. Le moulin de la Providence nourrissait le bourg en farine ; sa descendante, à vingt kilomètres au large, peut le nourrir en électrons. Deux siècles d'écart, même vent, même clientèle. Si ce n'est pas une histoire de famille, la génétique n'existe pas.
Les colocataires du carré d'océan
Floatgen n'a pas toujours vécu seule. Le carré d'un kilomètre carré est conçu comme une colocation à trois prises, et il a vu passer du monde : WAVEGEM, une plateforme qui récupérait l'énergie des vagues, testée de 2019 à 2021 — car avant l'éolien, SEM-REV signifiait « Site d'Expérimentation en Mer pour la Récupération de l'Énergie des Vagues », l'acronyme ayant depuis élargi sa garde-robe. Puis SEALHYFE, en 2023 : la première production d'hydrogène vert en mer, ou comment fabriquer du carburant avec de l'eau de mer et du vent, ce qui aurait valu un bûcher il y a quelques siècles et vaut aujourd'hui des publications scientifiques.
Pendant ce temps, à Penn Avel, on surveille. Les mesures remontent en continu jusqu'aux chercheurs installés dans les villas du parc : production, comportement des machines, mais aussi acoustique sous-marine, mammifères marins, oiseaux, vie des fonds. Le verdict des campagnes de suivi tient en une phrase qui fait plaisir : aucun impact fort n'a été relevé sur le milieu marin. Le parc qui protège ses chênes verts côté terre veille aussi sur ses goélands côté mer — cohérence de la maison.
La suite au prochain épisode
Résumons le tableau : un parc du XIXe siècle, un moulin de 1841, un câble invisible, un carré d'océan où une éolienne flottante encaisse les tempêtes en sifflotant. Il ne manque qu'une chose : la suite. Car le laboratoire s'agrandit, le câble a pris du muscle, une nouvelle machine plus grande que tout ce qui a flotté ici s'annonce, et quelque part en octobre, on désignera les prochains prototypes qui viendront s'amarrer au large de chez nous.
C'est l'objet du troisième et dernier volet : Penn Avel, côté demain.
Illustration générée par Adobe Firefly sur prompt de Stéphane Nédélec